Comment les animaux ont obtenu des droits : 2500 ans de combat
Depuis des millénaires, les humains débattent de la manière dont ils doivent traiter les animaux. De la philosophie grecque à la science moderne, de la loi Grammont à la Déclaration universelle des droits de
l’animal, chaque époque a redéfini notre rapport au vivant. Aujourd’hui encore, les droits des animaux restent un chantier inachevé, entre avancées historiques et nouvelles formes de maltraitance. À l’occasion
de la Journée internationale des droits des animaux ce 10 Décembre, retour sur une histoire aussi ancienne qu’essentielle.
Aux origines : quand l’Antiquité s’interroge déjà sur les animaux
Dès l’Antiquité, les civilisations méditerranéennes se demandaient déjà comment traiter les animaux.
Pythagore (VIᵉ siècle av. J.-C.) défend l’idée que les animaux possèdent une âme et condamne la cruauté.
Pour lui, le respect du vivant est un devoir universel.
Aristote, au contraire, établit une hiérarchie du vivant où les animaux sont subordonnés à l’homme, position qui influencera durablement la pensée occidentale.
Plus tard, Plutarque décrit la sensibilité émotionnelle des animaux — un texte étonnamment moderne
lorsqu’il évoque la peur, la joie ou l’attachement des chiens ou des chevaux.
Dès l’Antiquité, deux visions irréconciliables apparaissent :
- l’animal-instrument au service de l’homme ;
- l’animal capable de souffrir et donc digne de considération.
Un débat fondateur, qui perdure encore aujourd’hui.
Les Lumières : naissance de la compassion raisonnée
Au XVIIIᵉ siècle, les philosophes européens remettent en question les fondements moraux de la société.
Pour la première fois, la souffrance animale devient un sujet légitime.
David Hume et Voltaire dénoncent ouvertement la cruauté. Rousseau affirme que les animaux “partagent
notre sensibilité”, bouleversant la vision dominante.
Puis arrive la phrase qui changera définitivement la pensée éthique, signée Jeremy Bentham en 1789 :
« La question n’est pas : peuvent-ils raisonner ? Ni : peuvent-ils parler ? Mais : peuvent-ils
souffrir ? » Bentham, An Introduction to the Principles of Morals and Legislation, 1789, Ch. XVII note 122.
Ce renversement intellectuel est capital : on ne juge plus l’animal pour ses capacités, mais pour sa
sensibilité.
L’idée moderne de droits des animaux vient de naître.

XIXᵉ siècle : premières lois, premières associations
Avec le XIXᵉ siècle, l’Europe industrielle expose la brutalité du traitement réservé aux animaux de trait. Cette violence pousse enfin les États à légiférer.
1822 — Le Martin’s Act (Royaume-Uni)
Première loi mondiale de protection animale, elle interdit les mauvais traitements envers bovins et chevaux. Pour la première fois, la souffrance animale est reconnue juridiquement.
1824 — La création de la RSPCA
La Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals devient la première association moderne. Elle
enquête, porte plainte, sensibilise : c’est une révolution.
1850 — La loi Grammont (France)
La France adopte sa première loi, mais limitée : seuls les actes commis en public sont punissables. La
souffrance privée reste invisible.
Dans toute l’Europe, des sociétés protectrices apparaissent.
Les animaux entrent enfin dans le droit… mais restent considérés comme des objets.
XXᵉ siècle : l’essor du mouvement animaliste moderne
Le XXᵉ siècle marque un tournant. Les sciences, les médias et les mouvements sociaux transforment la
perception des animaux.
1960–1980 : l’éveil des consciences
Images de baleines harponnées, de singes en laboratoire ou de fermes à fourrure : l’opinion bascule.
1975 — Peter Singer et le “spécisme”
Dans Animal Liberation, Singer introduit le concept de spécisme — discrimination fondée sur l’espèce.
L’animalisme entre dans les débats publics.
Tom Regan et les droits naturels
Regan va plus loin : les animaux ne sont pas seulement capables de souffrir, ce sont des “sujets d’une vie”,
et ils possèdent donc des droits intrinsèques.
L’explosion médiatique
Des organisations comme PETA, la WSPA ou plus tard L214 imposent la cause animale à l’échelle
internationale, au grand public.
XXIᵉ siècle : les avancées juridiques… et leurs limites
Le XXIᵉ siècle donne l’impression d’une révolution juridique. Mais derrière les progrès se
cachent de profondes contradictions.
1978 — Déclaration Universelle des Droits de l’Animal
Présentée à l’UNESCO, elle établit une base morale internationale : respect, protection, interdiction de la
cruauté.
Influente, mais non contraignante.
2009 — L’Union européenne reconnaît la sensibilité animale
Le traité de Lisbonne impose de prendre en compte le bien-être animal dans les politiques européennes.
C’est un tournant majeur.
2015 — La France réforme son Code civil
Les animaux deviennent “êtres vivants doués de sensibilité”.
Mais paradoxalement, ils restent classés dans la catégorie des biens.
Ils peuvent donc être vendus, saisis, transmis, comme des objets.
2021 — La loi contre la maltraitance
Elle renforce les sanctions, encadre les ventes, interdit progressivement les cirques avec animaux
sauvages.
Mais les secteurs les plus concernés — transport, élevage intensif, expérimentation — restent largement
intouchés.
Le problème structurel
Malgré les progrès, trois paradoxes majeurs persistent :
- Être sensible, mais considéré comme un objet
Un animal peut souffrir, mais juridiquement il reste un bien. - Des protections à géométrie variable
Le niveau de protection dépend de l’espèce.
Les chiens et chats sont protégés, les volailles et poissons beaucoup moins. - Des contrôles quasi inexistants
Les scandales en abattoirs ou élevages montrent l’absence de vérification sérieuse.
Le droit progresse… mais son application reste fragile.
Le 10 décembre : pourquoi une Journée internationale des droits des animaux ?
Créée en 1998 par l’association britannique Uncaged, la Journée internationale des droits des animaux est
volontairement fixée au 10 décembre, date de la Journée mondiale des droits humains.
Un parallèle assumé : il s’agit de rappeler que la lutte contre la cruauté et pour la dignité n’est pas réservée aux humains.
Ses objectifs :
- sensibiliser à la souffrance animale,
- encourager la prévention, l’adoption et la stérilisation,
- alerter sur les dérives (trafic, maltraitance, abandons),
- valoriser les acteurs du terrain : vétérinaires, éducateurs, associations.
Dans de nombreux pays, cette journée donne lieu à des conférences, marches, collectes, campagnes
éducatives et actions de terrain.
en France ? Quelques initiatives marquantes
Chaque année, plusieurs actions voient le jour :
- À Paris, des collectifs animalistes organisent régulièrement des veillées silencieuses devant des lieux symboliques (préfectures, centres-villes) pour dénoncer la maltraitance et rappeler la sensibilité animale.
- Dans plusieurs refuges de la SPA, le 10 décembre est devenu une date pour organiser des portes ouvertes solidaires, collectes de nourritures et opérations spéciales d’adoption responsable.
- Certaines villes comme Lyon, Lille ou Toulouse accueillent des stands d’information et des ateliers éducatifs destinés aux familles et aux écoles, afin d’apprendre les bases du respect animal (lecture des signaux, besoins fondamentaux, prévention des morsures…).
Ces initiatives, encore modestes, témoignent néanmoins d’un intérêt croissant du public français pour le
bien-être animal — et d’une volonté d’ancrer cette journée dans les pratiques citoyennes.
Avancées et paradoxes modernes : un combat loin d’être gagné
Les progrès sont incontestables. Mais de nouveaux défis apparaissent, souvent plus complexes
qu’auparavant.
Une explosion des vols de chiens et chats
En 2023, l’Europe enregistre +30 % de vols d’animaux, que ce soit par des réseaux criminels organisés, des enlèvement dans les jardins, des trafic via les réseaux sociaux ou encore des reventes dans les pays
voisins.
Les animaux deviennent une monnaie, un produit rentable.
Un trafic international massif
C’est le 4ᵉ trafic mondial : Chiots importés illégalement, animaux exotiques vendus en ligne : un marché en expansion.
Incidents dans les avions et aéroports
Chaque année, des animaux meurent encore de chaleur sur le tarmac, via des cages mal fixées, ou encore
par l’absence de formation du personnel.
Le bien-être animal n’est pas intégré dans les infrastructures.
Un exemple récent l’a illustré tragiquement :
En juillet 2023, un chien est mort d’hyperthermie sur le tarmac de l’aéroport international de Toronto
Pearson, après être resté bloqué dans une caisse en plein soleil lors d’un retard d’avion. L’affaire, relayée
par plusieurs médias nord-américains, a déclenché l’ouverture d’une enquête et relancé le débat sur la
sécurité des animaux transportés en soute ou en zone fret.
Des paradoxes juridiques persistants
Les animaux sont pourtant reconnus sensibles, mais sont traités comme des objets, saisis, vendus et
transportés sans considération émotionnelle.
Une incohérence qui freine toutes les réformes.
Derrière les progrès juridiques, la réalité demeure alarmante.
100 000 abandons par an en France
Un chiffre stable, voire en hausse.
L’achat impulsif sur Internet, les déménagements, les difficultés économiques restent les principales causes.
L’accès aux soins : une nouvelle inégalité sociale
Le prix des consultations et des actes vétérinaires explose (+30 % en dix ans) ! En conséquences il y a de
nombreux renoncements aux soins, les souffrances sont prolongées, et les abandons sont plus fréquents.
La maltraitance encore sous-estimée
Le lien entre violences conjugales et violences animales est reconnu, mais peu pris en compte dans les
politiques publiques.
Hypertypes : la souffrance “esthétique”
Sélectionner des animaux pour leur apparence entraîne :
- brachycéphalie et difficultés respiratoires chez les chiens “mignons”, comme les Carlin, Bouledogue français, Bouledogue anglais, Shih Tzu, Pékinois ;
- malformations vertébrales liées à une sélection extrême, comme chez le Berger allemand (dos très incliné), le Teckel (risque accru d’hernie discale) ;
- problèmes cardiaques aggravés par la sélection ou les miniaturisations, comme chez le Cavalier King Charles Spaniel (maladie valvulaire), le Chihuahua ou le Spitz nain ;
- arthrose précoce favorisée par des morphologies excessives, comme chez le Bouvier bernois, le Golden Retriever de lignées géantes, ou les chiens “ XXL ” très lourds.
Une souffrance invisible, mais massive.
Les réseaux sociaux : une zone grise dangereuse
TikTok, YouTube, Instagram banalisent :
- animaux stressés ou manipulés,
- espèces sauvages “domestiquées”,
- micro-races poussées par les effets de mode,
- achats impulsifs.
Ce qui amuse le public alimente en réalité trafic, exploitation et production intensive.
À cela s’ajoutent les “salons du chiot”, très critiques côté bien-être animal : ces événements
rassemblent des dizaines de chiots vendus en un week-end, souvent issus d’élevages intensifs ou de filières
opaques. Leur mise en scène dans des hangars bruyants, sous éclairage artificiel et manipulés par des
centaines de visiteurs, normalise l’achat impulsif — exactement la logique encouragée par les réseaux
sociaux.
Ces pratiques contribuent à un marché où l’animal est présenté comme un produit immédiatement
disponible, plutôt qu’un être sensible nécessitant préparation, réflexion et engagement à long terme.
Malgré deux millénaires de réflexions et un siècle de progrès juridiques, la condition animale reste fragile,
traversée de contradictions et de nouveaux défis. Les abandons, les trafics, les dérives médiatiques ou les
hypertypes rappellent que la souffrance animale n’a rien d’un problème ancien. Les droits acquis ne sont
jamais définitivement acquis : ils se défendent, se renforcent, s’adaptent. Le combat continue, parce qu’une société juste ne peut ignorer ceux qui dépendent totalement de nous.
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