MASCOTTE – La véritable histoire
Des ouvriers, des techniciens, partout dans la petite ville. On ne voit plus que cela, des salopettes orange, des camions, des grues, des machines monstrueuses. Du bruit, des cris, des hurlements. On monte, on démonte, on creuse, on perce, on empile, on construit, dans une atmosphère de chantier perpétuel. Les mêmes choses semblent recommencer chaque jour, provoquant un sentiment de fatigue et de lassitude.
Dans mon quartier aussi, on rénove. Sur le grand bâtiment en forme de banane, les travaux vont bon train. L’immeuble voisin, plus petit, sera aussi rénové, très bientôt. Et tout va recommencer.
Je sors. J’emprunte le petit chemin qui grimpe en pente douce jusqu’à l’Ecole Ménagère. Là aussi, des travaux sont prévus. Pour l’instant, on n’a fait que déposer d’énormes blocs de béton sur une petite esplanade située devant l’école, jadis un charmant point de vue dominant la ville plus bas et le lac. Depuis, plus rien. On attend, je ne sais quoi, pour commencer je ne sais quels travaux.
Fin août, la saison avance. On aimerait retenir l’été mais rien à faire, on ne vat pas dans le bon sens. Le crépuscule tombe, et l’ombre va bientôt recouvrir la campagne à l’horizon.
Soudain, une petite silhouette fugitive traverse mon champ de vision : un chat. Je l’ai déjà vu auparavant, il me semble. Ses petits miaulements aigus semblent réclamer quelque chose. Est il abandonné ? Il est bien maigre, ses os saillent sous son pelage noir et blanc. Encore quelques miaulements et le voici qui disparaît, suivant le chemin transversal en direction, plus haut, du Gymnase.

Les jours passent, un peu monotones. Je me tiens informer de l’état du monde…
Heureusement, il reste la lecture, les promenades dans la nature, et ma relation avec Elvira. Je l’ai connue en revenant d’Auroville, la grande communauté établie dans le Sud de l’Inde, près de Pondicherry. Elle a beaucoup voyagé, beaucoup vécu, mue par une grande force de caractère. Et maintenant, nous sommes devenus de vrais amis.
22 heures, l’heure de ma promenade. Une fois encore, j’emprunte le petit chemin situé derrière notre immeuble. C’est la pleine lune, je crois. Une clarté évanescente illumine la terre de son mystère. Les étoiles brillent dans un ciel pur. Silence. Le vent est tombé, rien ne bouge. Si, une petite forme noire et blanche, luisant dans la pénombre. Elle a surgit d’un buisson et fait mine de s’approcher de moi, craintivement. C’est bien mon petit chat de l’autre jour, je le reconnais. Lui aussi semble me reconnaître. Ses miaulements se font plus insistant, l’air de me dire : “Alors, tu t’occupes de moi ? J’ai faim !”.
Que faire ? Loin de moi l’idée d’adopter un chat. D’un autre côté, il me fait un peu pitié. Je rebrousse chemin, dans l’idée puérile d’effacer cette rencontre de ma mémoire, mais il me suit cette fois, à quelque distance. Et nous voici arrivé devant l’entrée de mon immeuble, comme si, par un lien instantané, j’étais déjà devenu son maître. Comme si c’était écrit. Et rien désormais ne me permettrait d’échapper à cette destinée. Enfin, c’est l’impression que j’ai, sur le moment.
Le lendemain, je ne peux m’empêcher d’acheter quelques boîtes dans l’éventualité où il reviendrait rôder dans les parages. C’est le début de l’engrenage et d’une jolie histoire qui va nous tenir en haleine quelques semaines, moi et certains locataires de l’immeuble.
C’est un petit chat perdu, à n’en pas douter. Il est jeune et vif, deux ans peut-être, une frimousse adorable, avec des grands yeux verts en amande, et deux taches gris-noir le long de ses flancs, comme une radiographie. Et voici la première fois où je lui donne à manger, directement par terre car je n’ai pas encore d’écuelle. Il se précipite sur la nourriture, visiblement affamé. Pauvre bête.
Cela me rappelle des souvenirs. Dans ma famille, on a toujours eux des animaux. Par exemple Crocus, un teckel au caractère affirmé. Les jours de pluie, on lui passait un ciré noir entre ses quatre pattes qui le faisait ressembler à un petit représentant de la Gestapo ha ha ! Il est mort dans mes bras, d’une hémorragie interne, suite à un accident. Félix, un griffon est mort lui aussi au bord de la route, heurté par un véhicule. C’était la joie de vivre incarnée.
Sibo, un chat blanc doux et affectueux, a fini de la sorte et il avait fallu le transporter de toute urgence, agonisant, dans un sac toile, et sans aucun espoir de le sauver, chez le vétérinaire.
Kiki mon chat lui a survécu, mais combien de fois ai-je du le rechercher, en me faisant un sang d’encre. C’est pourquoi aujourd’hui je ne veux plus m’attacher à un animal. Je ne veux plus vivre cela, ces peurs, ces émotions, ces chagrins. Non, plus jamais.
Ce qui devait arriver arriva. Le petit chat revient chaque jour, il est là, devant la porte d’entrée de l’immeuble, attendant que je lui donne à manger. Il prend ses habitudes, et moi aussi, je m’habitue à sa présence. Quand je lui apporte sa ration quotidienne, ses yeux verts s’enflamment, il salive d’avance et pousse de petits cris, comme un bébé. Il dévore tout avec voracité puis monte sur un banc, dans le jardin, et commence à se lécher les babines. Longue séance de toilettage.
Un jour que je le nourris, Marie-Chantal la propriétaire de l’immeuble, passe devant moi et me demande à brûle-pourpoint, étonnée : “Tu fais quoi ?”. Elle me tutoie car c’est une personne ouverte, joviale, qui discute volontiers avec tous les locataires. C’est son caractère.
Je lui raconte ma rencontre avec le petit chat, et elle ajoute pour finir : “C’est mignon !”.
Une autre locataire, Madame Rieder, s’est aperçue de la présence du petit félin, et s’en inquiète. J’apprends qu’elle le nourrit aussi, depuis quelques jours. Alors nous nous mettons d’accord : elle lui donnera à midi et moi le soir. Mais d’où sort-il ce petit minet ? Je lui raconte l’histoire, avec tous les points d’interrogations que cela comporte. Elle s’en émeut encore davantage.
En fait, l’histoire du petit chat n’a fait qu’augmenter son inquiétude, son angoisse même.
Elle n’en dort plus la nuit, m’avoue-t-elle. Prenant l’animal en pitié, madame Rieder finira par lui aménager une petite caisse rudimentaire, à l’abri sous un balcon du 1er étage, puis une couverture en haut du mur de l’entrée de notre immeuble. Ce petit coin, dans le creux du mur, deviendra vite son endroit de prédilection. Et désormais, chaque soir, nous voyons sa frimousse éclairée par des néons dépasser du mur. C’est trop joli.
Je descends en ville, à pied. Ce n’est pas loin. Mon sac à dos comporte désormais des boites pour chat, que je redécouvre. Cela faisait bien dix ans que je n’avais plus acheté des articles de ce genre: bœuf, poulet, poisson, lapin, filet. Petit pincement au cœur.
Plusieurs chemins sont possibles. Aujourd’hui, je choisis de descendre en direction du petit bois qui limite le jardin, plus bas, et traversant un passage étroit dissimulé entre le bois et l’école enfantine, rejoint le sentier situé le long de la rivière plantée de grands arbres sur ces deux rives. Le vent souffle et soulève en cadence les branches des arbres. Le ciel se découvre, il fait chaud. J’arrive à proximité de la gare. Là d’immenses travaux ont commencé en vue de rénover le pont de l’autoroute. Bruit assourdissant. Tout résonne, amplifié par l’aspect massif de l’édifice. Le chantier va durer deux ans, précise la Municipalité.
Une fois franchis en zigzag les habituelles barrières rouge et blanche, je m’engage sur le trottoir, évite de justesse une trottinette électrique et gagne la place de la Gare. Circulation intense. Sirène d’ambulance. Foule de gens qui vont et viennent dans tous les sens.
Retour chez moi, ouf. C’est plus calme, mis à part les travaux sur la banane, qui seront bientôt terminés. On démonte actuellement les échafaudages, à grands fracas métalliques.
Le petit chat est là, il s’étire langoureusement et commence à se lécher méthodiquement.
C’est une femelle, à première vue. Il faudra donc la stériliser, le cas échéant…

La voici qui file dans le jardin et d’un bond grimpe sur un arbre à proximité. Elle s’approche ensuite d’un grand sapin, peuplé de merles et de moineaux, s’immobilise, une patte levée, et attend, telle une Diane chasseresse. Au même moment, une dame que je ne connais que de vue, descend lui apporter des croquettes. C’est une personne originaire de la Martinique, très souriante et toujours joyeuse. Elle habite au troisième, un appartement donnant de l’autre côté de l’immeuble. “Le petit chat est à vous” me demande-t-elle ? “Non, elle est perdue ou abandonnée, je crois. C’est une femelle. Elle m’a suivie l’autre jour, je lui ai donné à manger, et maintenant elle revient tout le temps, évidemment”. “Ah je comprends.
Qu’allez-vous faire ?”. “Je ne sais pas” dis-je.
Plus tard, j’entends Marie-Chantal, qui revient accompagnée d’une amie. Passant sous mon balcon, cette dernière s’exclame : “Oh quel joli chat !”. Mais la réponse de Marie-Chantal, dont je ne saisis pas toutes les paroles, en raison du bruit que fait le chantier voisin, laisse supposer qu’elle n’apprécie guère la présence ici du petit félin. Tiens, je ne m’attendais pas à cela. Je suis surpris et pour tout dire un peu déçu.
Tiens, la minette boîte, depuis peu. Sa patte arrière est fendue d’une légère balafre rouge sang. Une voisine m’explique qu’elle a vu la chatte, dans le jardin, se battre avec un autre chat, sans doute pour se disputer une proie, un oiseau ou une souris. Nouveau tracas.
Finalement, elle mettra plusieurs jours à lécher sa plaie et parviendra ainsi à la cicatriser.
Je décide, après réflexion, de nommer le joli animal “Mascotte”, suite à une discussion avec la dame en provenance de la Martinique. Cette histoire l’a beaucoup interpelée, elle en a même parlé jusqu’à sa sœur, qui vit toujours là-bas. D’après elle, cette petite chatte est comme un porte-bonheur, venu nous protéger des influences néfastes qui se multiplient dans le monde. Mystère. Mais j’aime à le croire.
Une troisième locataire entre en scène. Il s’agit d’une jeune femme russe à l’abondante chevelure blonde, et qui roule les “r”. Elle aussi désire faire quelque chose pour Mascotte.
Pour l’heure, elle lui apporte aussi des croquettes, le matin. Nous discutons. D’un caractère directe, elle soulève la chatte et la porte contre elle, avec des transports d’affection. Voici Mascotte les quatre fers en l’air, un peu penaude, ne comprenant pas très bien ce qui lui arrive. “Vous allez l’adopter ?”, me demande-t-elle.
Plusieurs personnes de l’immeuble sont au courant maintenant et se montrent compatissantes envers la petite chatte. C’est un peu “l’affaire” de cet automne, et puis cela crée des liens, on a quelque chose à se dire, entre locataires. Mais personne ne désire l’adopter, moi le premier, pour les raisons évoquées plus haut. Madame Rieder, très sensible au sort de la chatte, estime néanmoins ne pas être capable d’un tel engagement, principalement en raison de son âge. La jeune femme russe regrette sincèrement mais elle
craint pour son mobilier et ses tapis, précieux paraît-il. “Il faudra voir, quand le froid sera venu”, ajoute-t-elle, indécise. Quant à la personne de la Martinique, elle craint pour ses plantes vertes, je crois, bien qu’elle adore les chats. “Si c’était un chaton” ajoute-t-elle, laissant penser que dans ce cas, elle pourrait changer d’avis.
Mascotte me fait davantage confiance. Elle recherche mes caresses et me contemple assidument, de ses grands yeux verts très purs, comme si j’étais son bienfaiteur. L’idée me prend d’aller faire un tour avec elle et la voilà qui me suit, comme un petit animal de compagnie. C’est insolite de voir la minette répondre à mes signes intermittents, et trottiner derrière moi, mais dans le caniveau, sur le chemin menant à l’Ecole Ménagère. Nous y voici, après une courte promenade. L’école dispose d’une terrasse verdoyante que la chatte semble déjà connaître. Elle vient se frotter contre mes jambes en ronronnant faiblement, tourne en
boule, essaye d’un coup de patte d’attraper un insecte, avant d’aller fureter autour d’un cerisier. Elle monte souplement sur un caisson où sont cultivées des herbes aromatiques, écarte ses pattes arrières de lapin, et pisse là-dessus. Bon, je ferme les yeux.
On s’attache vite, c’est ma crainte. Un léger sentiment de culpabilité commence à m’envahir. C’est ennuyeux. “Pourquoi tu ne l’adopte pas ?” me dit ma petite voix. Elvira m’y encourage. Comment résister ? Mais je résiste.
Nous sommes à la mi-octobre, les jours diminuent, imperceptiblement. Le sol se couvre peu à peu d’un tapis de feuilles mortes brunes et jaunes. Il commence à faire froid. Alors, la jeune femme russe, avec son mari, n’hésitent pas et font l’achat d’une maisonnette matelassée, munie d’un pompon suspendu au bout d’un fil, et la pose en haut du mur d’entrée de notre immeuble. Mascotte adopte immédiatement cette nouvelle couche. Elle y passera dorénavant des heures à dormir, voluptueusement étendue, avec le sentiment sans doute de se sentir ainsi protégée.
Un soir que je descends rechercher l’écuelle, que vois-je ? Un hérisson est en train de manger la pitance destinée à Mascotte, qui demeure un peu plus loin, immobile et impuissante. Bon, j’éloigne le hérisson, lui jette quelques croquettes, et signifie à la minette que la voie est libre. Pas longtemps. Un gros chat roux, un costaud, surgit d’un fourré et fait mine de prendre la place du hérisson ! Lui, je lui fais peur et le chasse énergiquement en bas du jardin, aussitôt suivit par la minette très excitée. La leçon à retenir : ne pas laisser traîner de la nourriture à l’avenir.
La minette grossit, me semble-t-il. Un comble. Trop de monde lui donne à manger, à cette pauvre petite. Résumons : le matin au petit-déjeuner, des croquettes, à midi une boîte, puis le soir une seconde boîte, pour le souper. De temps en temps, quelqu’un lui jette encore des croquettes entre les repas. Il arrive ainsi que la chatte, n’est-ce pas, commence à dédaigner la nourriture que nous lui donnons généreusement. Elle renifle un peu son écuelle, fais la moue puis s’en va, hautaine, très au-dessus de ses contingences.
Cette fois, elle la tient sa souris. Je la surprends, un peu cachée à l’angle du mur d’entrée de notre immeuble, en train de jouer avec la pauvre petite bête, à moitié morte. Elle a ce regard sauvage de félin en train de commettre un mauvais coup. Je laisse faire, il est trop tard visiblement.
L’hiver arrive, inévitablement. La situation devient pesante pour moi. Pour madame Rieder, c’est encore pire. La chatte va-t-elle supporter le froid ? Que faire, si personne ne veut l’adopter ? Nous remettons toujours au lendemain une démarche que nous aurions du entreprendre dès le départ en fait, c’est à dire mener Mascotte chez un vétérinaire afin de vérifier si elle appartient à quelqu’un. Mais cela me paraît tellement improbable. Les avis de recherche que nous avons publié sur internet n’ont rien donné, et nous n’avons vus aucune affichette dans le quartier, et même dans les villages alentours, mentionnant une chatte perdue qui pourrait lui ressembler. D’autre part, si nous la gardons, il faudra entreprendre ces
démarches, notamment la stériliser. Cela implique des contraintes impossibles à respecter si la minette demeure à l’extérieur, dans la nature pour ainsi dire.
Je m’accroche à ces prétextes et ne fait rien d’autres que de continuer à la nourrir, et jouir malgré tout de sa présence, sa petite vie si mignonne qui enlumine mon quotidien, sans pour autant m’obliger à un quelconque devoir.
Il pleut. Je croise Marie-Chantal, dans les escaliers. Elle est en convalescence suite à un problème de santé récurrent. “Cela fait longtemps” lui dis-je, ne sachant que lui dire, embarrassé moi-même par cette histoire de minette dont je suis le principal responsable. Elle marche péniblement, s’appuyant sur une canne, et après quelques banalités me demande, immanquablement : “Que vas-tu faire de la chatte ?”. “Je ne sais pas” dis-je, et coupant court à ce dialogue, m’enfuis rapidement, comme si j’étais pressé.
Le dimanche, je profite du calme ambiant pour emmener Mascotte de plus en plus loin dans nos promenades. C’est amusant. Aujourd’hui, nous avons franchis la ligne de démarcation de l’Ecole Ménagère, pour continuer sur un terrain herbeux, à découvert. La Minette me suit bravement, interrompant parfois sa course pour renifler une motte de terre, ou capter le vol furtif d’un oiseau. Il y a tellement de choses à découvrir dans la nature. Soudain elle hésite, tapie derrière un fourré. Je distingue encore confusément sa silhouette, à une certaine distance car j’ai pris de l’avance. Elle n’ira pas plus loin. Moi je continue car je sais qu’elle rentrera d’elle-même à la “maison”.
Le chemin pierreux traverse maintenant des terres agricoles et des rangées d’arbres fruitiers.
Un troupeau de moutons broutent et bêlent sur un terrain voisin, à la limite de la forêt. On passe ensuite devant la hutte des apiculteurs puis le sentier monte le long des vignes communales pour atteindre un banc depuis lequel on a une vue romantique sur le lac et les montagnes à l’horizon. C’est un des mes endroits préféré. Malheureusement le banc est désormais couvert de gribouillages, une des planches a même été cassée.
Je redescends à travers les vignes en direction du Gymnase, lequel est aussi en pleine rénovation. Enfin était, car le chantier est au point mort. Une immense et profonde excavation emplie de boue et de flaques d’eau attend, depuis des mois, la suite des travaux. A côté, un grand parking en ciment a été aménagé pour les voitures. Le lieux est planté de dizaines de panneaux de signalisation, certains faisant même doublons. Encore quelques pas et j’arrive devant mon immeuble où m’attend, devinez qui, Mascotte bien sûr.

Le joli animal semble heureux ici, parmi nous. La minette a son territoire, ses habitudes, sa vie de chat. Je me dis que la placer ailleurs, via la Société protectrice des animaux, ne serait pas forcément une bonne idée. Elle risquerait de se retrouver enfermée dans un appartement au centre ville, et adieu la liberté. Alors pourquoi changer ?
La catastrophe arrive alors que je finissais une sieste. Encore somnolent je me dirige sur mon balcon et aperçoit madame Rieder très agitée. Elle me désigne du doigt, en bas dans le jardin, une scène qui reste invisible à mes yeux. Je m’habille en vitesse et rejoint l’entrée de l’immeuble. Là, une jeune femme que je n’ai jamais vue téléphone. “Que faites-vous ?” lui dis-je, la bouche un peu pâteuse. “J’appelle la police. On ne peut pas laisser ce chat dehors. Il va mourir de froid. Ce n’est pas possible”. “Mais de quoi je me mêle !” rétorquais-je, éberlué.
La discussion s’envenime rapidement. Aussi, pour couper court, j’empoigne la minette, afin de la soustraire immédiatement à ce qui m’apparaît comme une machination, et revient chez moi. J’ai l’impression de l’avoir sauvée.
Tout se passe dans la précipitation. Mascotte découvre pour la première fois mon appartement. Mouvement de panique. Elle fait mine de se réfugier sous mon lit. Pendant ce temps, la jeune femme a disparue, je crois. La police ne viendra pas, mais mon désir de statu quo concernant la chatte semble bien compromis.
Je redescends avec Mascotte, qui n’y comprend rien. Madame Rieder me rejoint, très perturbée elle aussi. Elle m’apprend que Marie-Chantal lui a dit, précédemment, qu’elle avait “trouvé la solution” pour la minette. C’est donc elle, Marie-Chantal qui a manigancé cette opération avec l’autre locataire, sans me prévenir.
Je suis en colère mais il faut réagir. Téléphone avec Elvira, ma confidente. Si la propriétaire ne veut plus de cette chatte devant l’immeuble, autant s’en occuper nous même, afin de lui assurer le meilleur avenir possible, enfin essayer… Après quelques recherches, je contacte une SPA qui me semble assez bien. Là, on m’assure que la chatte sera entre de bonnes mains, soignée, nourrie et confiée à une famille disposant d’un jardin, et il reste de la place. Je prends rendez-vous, la mort dans l’âme.
Pas dormi de la nuit. Le lendemain, nouveau téléphone d’Elvira. Elle me transmet l’adresse d’un refuge que lui a recommandé une amie. L’établissement, en pleine campagne, met l’accent sur un accueil particulièrement bienveillant et personnalisé pour ses petits pensionnaire. Il serait même possible de rendre visite à Mascotte et de s’assurer qu’elle a été placée dans une famille qui lui convient.
Nouveau coup de téléphone et nouveau rendez-vous. Oui l’établissement peut me réserver une place.
Mais il ne faut pas perdre de temps et vérifier d’abord, pour eux, si la chatte n’appartient pas à quelqu’un. La valse des téléphones reprend. Je trouve finalement un vétérinaire qui peut me recevoir tout de suite. Elvira nous conduira.
Pas le choix. Mais la minette est-elle là ? Chance, oui, elle en train de finir une pâtée, penchée goulûment sur son écuelle. Il s’agit maintenant d’exécuter une petite opération délicate, c’est à dire introduire Mascotte dans le panier à chat que m’a prêté madame Rieder la veille. Les synchronisations se mettent en place. Je m’approche de la minette et profitant qu’elle est présentement dans un état de satiété, l’attrape d’un coup et pesant sur son corps, l’enfonce sans ménagement dans le panier. Miaulements rauques. Elle s’agrippe, me griffe un peu, et je dois me démener pour parvenir à mon but.
Voilà, nous sommes dans la voiture d’Elvira. La chatte continue de miauler, apeurée. Le jour décline déjà, laissant des rubans jaunes clairs dans un ciel sombre, tourmenté. Nous roulons lentement, freiné par un embouteillage. C’est l’heure de pointe, nous passons au ralenti le long d’un quartier de villas, avant de rejoindre la route nationale. Dans un jardin, un type muni d’un casque et d’un souffleur chasse les feuilles mortes. Boucan d’enfer.
La jeune vétérinaire chez qui nous débarquons prestement s’avère sympathique, calmante.
Mascotte ne surgit pas d’un bond lorsqu’elle ouvre le panier, juché sur une table d’auscultation. Au contraire, elle s’étire et se laisse caresser par des mains expertes. La praticienne s’empare ensuite d’un instrument et, tâtant le cou de la minette, vérifie rapidement si elle est munie d’une puce. Ce qui est le cas. “Quoi, elle a une puce, une puce !” m’étranglais-je. Elle appartient donc à quelqu’un… je tombe des nues.
Elvira est plus circonspecte, comme si elle s’en doutait depuis le début. “C’est un mâle, il est castré” ajoute tranquillement la jeune vétérinaire qui revient à son bureau, allume son ordinateur et commence à rechercher le nom du propriétaire de “Mascotte”. Je l’entends ensuite discuter en sourdine au téléphone et conclure positivement son appel. “La personne n’habite pas loin, elle va venir maintenant”, dit-elle.
“Je n’en reviens pas” me dis-je en tournant en rond dans le local, “j’avais tout faux”… La petite chatte, enfin le petit chat nous joue la comédie depuis le début, se faisant passer pour un pauvre petit vagabond abandonné ! Nous qui étions tellement inquiet à son sujet, ha ha ha !
Un quart d’heure plus tard, une jeune femme blonde, bien mise, arrive, en compagnie d’une petite fille. Elle apporte un panier à chat dans lequel notre petit coquin se glisse sans faire d’histoire, comme s’il connaissait déjà ce panier. “Je vous remercie” nous déclare sobrement la jeune femme, pendant que sa petite fille caresse un peu le minet. Ce dernier, pensif, presque résigné, semble se dire, si l’on fait de la personnalisation animale : “Mince, le pot aux roses est découvert”. Comment s’appelle-t-il ? “Moustache” nous dit-on.
La personne en question habite pas loin de notre quartier. Elle nous explique qu’elle laisse sortir le chat et que Moustache rentre périodiquement chez elle, comme l’atteste une installation vidéo. Cela explique ses disparitions temporaires de notre côté. En fait, il bénéficiait d’une maison avec chatière, chez lui, et d’une résidence secondaire, chez nous, et par conséquent de la double pension alimentaire ! Je ne m’étonne plus de sa relative prise de poids ces derniers temps.
Retour dans la voiture. La nuit est tombée, une nuit hivernale, noire, opaque, sans lune. La route brillante de givre reflète les phares aveuglant des véhicules venant en sens inverse. “Je suis soulagé au fond” dis-je à Elvira. Le feuilleton se termine bien, très bien même. Oui, nous sommes heureux pour Moustache. L’annonce de cet épilogue inattendu suscite également la joie auprès des locataires concernés dans mon immeuble. La personne originaire de la Martinique résume le mieux le sentiment qui nous anime tous : “ C’est un vrai conte de Noël !”.
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