Le chant perdu des baleines
Contrairement à ce que l’on a pu imaginer, le monde du silence n’est pas dénué de sons. En effet, les animaux marins utilisent tous les stratagèmes sonores possibles pour se nourrir ou décourager un agresseur, séduire et élever leur petits et même s’orienter. Simplement ils le font dans des fréquences qui ne nous sont généralement pas accessibles, l’espèce humaine étant pauvrement dotée avec un spectre couvrant seulement de 20 à 20 000 hertz. Ainsi, lorsque nous brouillons sans le savoir, cette communication animale avec les bruits de nos machines ou de nos exploitations off-shore, mammifères marins, poissons, mollusques ou crustacés ne s’entendent plus ce qui leur pose un véritable problème existentiel, …
Les échanges sonores sont essentiels pour les animaux marins
C’est à la fin de la seconde guerre mondiale, au cours d’écoutes sous-marines, que les militaires se rendent compte que nombre des bruits qu’ils entendent ne proviennent probablement pas de flottes ennemies mais plutôt d’échanges au sein du règne animal. Marie Dennis Poland Fish, surnommée « Bobbie », une biologiste américaine, au nom prédestiné, est alors mandatée pour aller expertiser les fonds marins et leurs habitants. Son rapport, rendu en 1952, permet d’identifier pas moins de 180 espèces capables de produire de sons signifiants et pas seulement incidentels. Au début des années 1960, l’armée commence à s’intéresser aux échanges complexes des dauphins et surtout, à leur incroyable faculté d’écholocalisation. Et puis en 1971, alors que les populations de grandes baleines sont presque complétement décimées par la chasse, deux chercheurs américains, Roger Payne et Scott M Vay, découvrent que les baleines à bosse ne se contentent pas d’émettre des appels mais composent de véritables chansons évolutives dans le temps et qu’elles les apprennent les unes des autres. Cette découverte fait l’effet d’un coup de tonnerre et va définitivement changer nos relations avec elles, puisque cela signifie qu’elles sont dotées d’une culture. Une révolution, qui contribuera sans nul doute au moratoire sur leur chasse en 1986.
Les animaux marins souffrent du bruit d’origine humaine
Pendant ce temps, en France, l’océanographe et biologiste Jean-Paul Lagardère, rattaché à un laboratoire du CNRS, prouve que les crevettes d’élevage souffrent du bruit que font les pompes de leurs bassins. L’onde sonore aurait donc probablement le pouvoir d’être entendue par tous les vertébrés pourvus d’une oreille interne, mais également par les invertébrés dépourvus de cette même oreille, grâce à son oscillation mécanique qui perturberait l’organe chargé d’assurer l’équilibre de ces animaux.
Tout aussi important, c’est également la première fois que l’on démontre qu’un bruit d’origine anthropique a des effets négatifs sur des animaux marins.

Sonars, prospections sismiques : des bruits impulsifs dévastateurs pour les animaux marins
À partir du milieu des années 1980, de nombreux échouages inexpliqués de baleines commencent à alerter les spécialistes, qui se demandent si ces accidents ne sont pas causés par les bruits impulsifs que font les sonars des bateaux militaires pendant leurs exercices et les explosions des canons à air des bateaux chargés d’effectuer des prospections sismiques. C’est ainsi que sont établis des manuels pour tenter d’encadrer de manière volontaire ces deux activités tandis que, nos connaissances s’affinant progressivement en matière de capacités d’écoute des animaux marins, des seuils de décibels à ne pas dépasser sont posés à partir de 2007 pour les mammifères, la dernière mouture datant de 2019. Finalement, deux articles publiés en 2011 et en 2019, établissent de façon indiscutable la corrélation entre les échouages et ces bruits impulsifs. Ce qui conforte la communauté scientifique dans la nécessité qu’il y a à respecter ces seuils de tolérance tout autant qu’à mettre en place des procédures dites de « mitigation » pour éloigner les animaux avant de lancer exercices et prospections.
En ce qui concerne les poissons, ils souffrent également de ces bruits impulsifs. Et, bien qu’une projection émotionnelle soit plus difficile à établir avec eux, ils représentent une ressource alimentaire indispensable pour l’humanité et concourent à l’équilibre écologique des mers et de l’Océan. Il faut donc impérativement les protéger aussi. C’est ainsi qu’à partir de 2014 des seuils similaires à ceux mis en place pour les cétacés sont établis.
Éoliennes off-shore et études d’impact
Àpartir des années 1990,la nécessité de sortir de la consommation des hydrocarbures, facteur de réchauffement climatique, nous poussent à développer les énergies renouvelables. Les implantations d’éoliennes explosent et commencent à poser un nouveau problème sous les eaux. Cette fois-ci, non seulement les sons projetés sont incroyablement forts mais ils perdurent pendant tout le temps de l’arrimage au fond de l’eau des pieux de fixation, soit durant une à deux années. Fort heureusement en Europe la nécessité de mener des études environnementales d’impact, ainsi que les fameux seuils de décibels à respecter permettent maintenant, là aussi, de réguler le bruit de ces chantiers et d’épargner, autant que possible, la faune marine.
Le trafic maritime : une source de bruit continu génératrice de stress pour la faune marine
Au milieu des années 1990, une première thèse est publiée sur l’effet négatif qu’à le trafic maritime sur le chant des baleines à bosse. Deux ans plus tard, un français, Michel André prouve que les baleines qui vivent le long des côtes des îles Canaries en Espagne deviennent progressivement sourdes à cause du bruit rayonné incessant que produisent tous les bateaux qui croisent dans les parages. Au cours des années suivantes de plus en plus d’études démontrent que le bruit du trafic maritime, omniprésent sous les eaux depuis la dernière révolution industrielle, au-delà du stress chronique qu’il induit et de la surdité progressive de certains individus qui vivent dans des zones à forte concentration de bateaux, a pour principal effet de « masquer » – c’est-à-dire, de couvrir – les échanges de pratiquement toutes les espèces marines. Cela les contraint à s’adapter en modifiant, quand elles le peuvent, leur comportement. C’est ainsi que les mammifères marins « parlent » moins, ou essaye de le faire plus haut ou plus bas. Malheureusement les invertébrés et les poissons, qui sont, a priori, dans l’incapacité de modifier leurs émanations sonores, se content de souffrir … en silence.
Un véritable espoir
Fort heureusement, là aussi, des solutions commencent à émerger. D’une part avec la reconnaissance internationale depuis les années 2000 du bruit comme pollution océanique, d’autre part avec l’obligation légale (en Europe tout du moins) de garantir un maintien ou un retour à un bon état écologique (BEE) des écosystèmes impactés par l’activité humain qui prend dorénavant en compte le marqueur « bruit ». Enfin, la nécessaire décarbonation des navires les oblige à modifier leurs systèmes de propulsion (nouvelles formes d’hélices, adoption de solutions véliques, design amélioré des coques, etc.), ce qui a pour effet indirect de diminuer le vacarme provoqué par leurs déplacements.
Contrairement à beaucoup d’autres pollutions, celle sonore, quand elle s’atténue ou cesse, permet aux animaux un retour rapide à une vie normale. C’est ainsi que dans ce domaine tous les espoirs sont permis !
Pour en savoir plus long sur ce sujet complexe et passionnant : « Le chant perdu des baleines. Quand la pollution sonore étouffe les voix de l’Océan » une enquête de Laurence Paoli, parait chez Actes Sud le lundi 8 octobre 2025
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