Istanbul : quand une ville entière devient refuge
15 millions d’habitants. Des centaines de milliers de chats errants. Et pourtant, aucun chaos. À Istanbul, l’impossible cohabitation fonctionne depuis des siècles.
Sur les rives du Bosphore, dans les cafés, sur les tables des restaurants, dans les ruelles pavées… ils sont partout. Visibles. Acceptés. Même choyés. Comment une mégapole peut-elle accueillir une telle population féline sans que cela ne pose problème ?
La réponse tient en un mot : tradition.
Une histoire qui remonte à l’Empire ottoman
Ce n’est pas un hasard si les chats règnent en maîtres à Istanbul. Sous l’Empire ottoman, s’occuper des animaux errants était une pratique institutionnalisée. Les commerçants étaient même rémunérés pour nourrir les chats de leur quartier. Les animaux bénéficiaient de droits.
Aujourd’hui encore, cette culture perdure. Mais elle ne repose plus sur les institutions. Elle repose sur des citoyens ordinaires qui ont fait de cette mission un engagement quotidien.
Les invisibles qui nourrissent des milliers de vies
Chaque matin, par tous les temps, une femme sort de chez elle avec des sacs remplis de viande de poulet préparée la veille. Destination : les vingt points d’alimentation qu’elle a aménagés dans son quartier. Cabanes, abreuvoirs, gamelles. Une centaine de chats l’attendent.
« La plupart sont des animaux abandonnés », explique-t-elle. « Nous les faisons stériliser et nous avons réussi à trouver un foyer pour certains d’entre eux. »
Elle n’est pas seule. Dans un autre quartier, un ouvrier du bâtiment investit la majeure partie de son modeste salaire pour nourrir une centaine de chats au pied d’un escalier menant au Bosphore. Il y passe entre 10 et 12 heures par jour, après son travail.
« J’adore ça », dit-il simplement. « Parfois je joue avec eux. Parfois je lis pendant qu’ils font la sieste. »
Dans le vieux quartier de Galata, une herboriste surnommée « la maman des chats » recueille ceux qui sont en détresse. Son atelier est devenu leur maison. « Je tiens à ce qu’ils aient un foyer », confie-t-elle.

Un réseau invisible mais essentiel
Ces bénévoles ne travaillent pas seuls. Autour d’eux gravitent des vétérinaires qui soignent gratuitement, des pharmaciens qui délivrent des médicaments sans ordonnance, des commerçants qui nourrissent, des voisins qui aident.
Tous forment un réseau informel mais redoutablement efficace. Si un chat manque à l’appel, quelqu’un s’en aperçoit. Si un animal tombe malade, il est pris en charge. Si un chaton naît, il est surveillé.
La municipalité elle-même s’est organisée avec des cliniques mobiles qui sillonnent les rues deux fois par semaine pour vacciner, soigner et stériliser gratuitement les animaux.
Quand la foi rencontre la compassion
Cette bienveillance envers les chats ne relève pas seulement de l’amour des animaux. Elle puise aussi dans la tradition religieuse.
Un imam de mosquée l’a rappelé récemment : lors d’une canicule, il a incité les commerçants à déposer un bol d’eau devant leur porte pour les chats. Ceux qui ne le feraient pas, a-t-il prévenu, ne pourraient espérer recevoir de bénédiction pour leur travail.
Les anecdotes sur le prophète et les chats sont nombreuses. L’une raconte qu’il a modifié l’itinéraire de son armée pour ne pas déranger une chatte allaitant ses petits. Une autre rapporte qu’un de ses compagnons, Abdurrahman, a découpé une partie de son vêtement pour ne pas réveiller un chat endormi dessus. Le prophète l’a alors surnommé « Abou Hurayra » : le père des chats.
« D’après un dicton, l’amour envers les chats est lié à la foi et à la spiritualité », explique un religieux. « Chaque acte bienveillant envers un chat sera crédité en votre faveur. »
Le prix de la compassion
Mais cette solidarité a un coût. Avec l’inflation galopante en Turquie, nourrir une centaine de chats est devenu un défi financier.
« Avant, les prix étaient très raisonnables. Aujourd’hui, ils ont été multipliés par trois ou quatre », témoigne une bénévole qui fait ses courses dans un supermarché où les employés la préviennent dès qu’il y a des promotions. « Malgré tout, je m’arrange pour continuer avec l’aide des donateurs. Je ne laisserai jamais mes animaux mourir de faim. »
Sur son stand au marché d’antiquités, elle a installé une tirelire : « Soyez le héros d’un animal errant. La charité la plus précieuse est de nourrir un être vivant affamé. »
Un cimetière pour ne pas oublier
Au cœur d’un caravansérail ottoman, les commerçants ont créé quelque chose de rare : un cimetière pour chats. Autour d’un arbre central reposent les félins qui ont vécu dans le quartier.
Une bénévole y dépose régulièrement de petits cartons commémoratifs. « Les boutiques se transmettent de père en fils ici. Les commerçants s’occupent des descendants des chats dont leur père et grand-père se sont occupés en leur temps. »
C’est cette continuité qui l’a impressionnée. « Je dirais que c’est ce qui m’a motivée pour ouvrir ma boutique ici : cet amour des commerçants pour les animaux. »
Des adoptions sous surveillance
L’objectif n’est pas seulement de nourrir, mais aussi de trouver des foyers. Les bénévoles organisent des adoptions, mais avec vigilance.
« Quand les gens adoptent un animal, je leur dis toujours qu’il ne faudra jamais l’abandonner par la suite », insiste un bénévole. « Une fois qu’un chat s’est habitué à vivre dans une maison, il a toujours besoin d’attention. Mais s’il est abandonné dans la rue, il se retrouve complètement désemparé et finit par mourir. »
Les adoptants donnent régulièrement des nouvelles. Ils envoient des photos et des vidéos. Certains invitent même les anciens gardiens à venir voir comment va l’animal.
Une leçon d’humanité
À Istanbul, les chats ne sont pas un problème à résoudre. Ils font partie du paysage urbain, de l’identité culturelle, de la vie quotidienne.
Dans un monde où l’urbanisation grignote les espaces de vie animale, où la cohabitation homme-animal devient de plus en plus conflictuelle, Istanbul offre un contre-exemple saisissant.
Ici, la compassion n’est pas exceptionnelle. Elle est ordinaire. Quotidienne. Transmise de génération en génération.
Un vétérinaire du quartier de Galata le résume ainsi : « Les chats sont les vrais propriétaires des lieux. Ils ont tous leur endroit préféré. Chaque matin, je bois mon café avec l’un d’eux avant d’aller au travail. »
Et si la solution était culturelle ?
L’abandon d’animaux n’est pas inconnu en Turquie. Mais à Istanbul, un filet de sécurité existe. Invisible, informel, mais solide.
Ce n’est pas une question de moyens. C’est une question de regard. De responsabilité collective. De transmission.
Quand toute une ville considère qu’un animal errant mérite attention et respect, quand nourrir un chat devient un acte spirituel, quand des dizaines de bénévoles consacrent leur temps et leur argent sans attendre de reconnaissance…
…alors la cohabitation devient possible.
À Istanbul, on ne dit pas « heureux comme un coq en pâte ».
On dit : « heureux comme un chat à Istanbul. »
Article inspiré du reportage Istanbul, la ville des chats | 360° Reportage
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